Carte blanche à Daniel Léveillé Danse

Fabriqué à Montréal / Scènes contemporaines

Le Festival Artdanthé, organisé par le Théâtre de Vanves, donne carte blanche à Daniel Léveillé Danse pour offrir au public français un regard sur des signatures qui marquent la scène actuelle québécoise. Chargée de constituer le programme de ce Focus Québec, Marie-Andrée Gougeon, la directrice générale de la compagnie, a choisi de partager certains de ses coups de cœur.

L’ensemble des spectacles choisis et proposés ici avance l’idée que les créateurs québécois, décomplexés, abordent la scène avec simplicité, sans chercher à être dans la représentation. Malgré la singularité des langages et des univers qui les caractérisent, ces pièces possèdent toutes ce côté brut et fragile des créations construites dans l’urgence, souvent à partir de presque rien. Et elles en ont la force. Parfois, aussi, la radicalité. Loin des copies conformes et des produits dérivés, elles creusent le sillon des remises en question et de l’expérimentation, redessinant les contours d'une identité artistique forte. Elles sont le résultat de paris risqués et méritent d'être partagées.

La Pudeur des icebergs, de Daniel Léveillé, compte parmi les dix créations choisies. Second volet de la trilogie Anatomie de l’imperfection, elle soumet six danseurs à d'impossibles exigences physiques, donnant à contempler l’extrême vulnérabilité des êtres et leur nudité crue, dépouillée de toute expressivité ou forme esthétisante. L’écriture chorégraphique est hachurée, la structure, d’une implacable mathématique. Une œuvre de pureté et de clarté qui n’en finit jamais de révéler ses trésors.

Deux des artistes dont Daniel Léveillé Danse a soutenu la production et/ou la diffusion internationale au cours des dernières années sont aussi à l’affiche. Julie Andrée T., la plus nomade des artistes convoqués, revient avec Not Waterproof - L’érosion d'un corps erroné et Rouge, deux œuvres reçues en Avignon. En trio avec l’éclairagiste Jean Jauvin et le concepteur sonore Laurent Maslé, la plasticienne et performeuse se jette à corps perdu et sans nulle concession dans un processus de transformation radicale au contact d'éléments scéniques simples. Troublante métamorphose du corps-objet de cette artiste kamikaze qui entraîne le public avec elle au bord du précipice.

Chorégraphe, compositeur et interprète, Frédérick Gravel met quant à lui à jour la mécanique de la représentation et ses ressorts dramatiques dans des œuvres aux allures de concerts rock où l’énergie prime sur la forme et où les adresses au public se teintent d'humour et d'une  rafraîchissante irrévérence. Dans Tout se pète la gueule, chérie, la quête identitaire de trois mâles un peu paumés met en scène une américanité qui s’étale peu sur nos écrans de cinéma. Un tableau de la masculinité chancelante qui questionne et qui décoiffe.

Gravel est aussi du 4 quART concocté par le dynamique groupe de créateurs de La 2e Porte à Gauche sous la direction artistique de la dramaturge Katya Montaignac. L’idée : un buffet chorégraphique cuisiné par quatre chorégraphes aux signatures contrastées (Frédérick Gravel, Marie Béland, Catherine Tardif et Alain Francoeur) et servi par une brochette de danseurs impressionnants dans un espace installatif démultiplié par les images du vidéaste Martin Lemieux. Un projet fou qui plonge au cœur vibrant de la créativité montréalaise en mêlant les générations et en provoquant une contamination mutuelle des écritures et des élans chorégraphiques.

Alain Francoeur a osé une rencontre improbable avec Un homme et une femme, co-créé et interprété avec la chorégraphe Dominique Porte, dont l’univers est diamétralement opposé au sien. S’attaquant au monument qu’est Le château de Barbe-Bleue, de Béla Bartók, ils prennent le parti d'un geste minimaliste qui crée une tension spatiale et laisse l’intensité dramatique de la musique résonner dans les corps. De cette collision artistique et humaine résulte un haïku chorégraphique puissant qui, au-delà de l’impossible rencontre de Barbe-Bleue et de Judith, traduit l’effroyable distance séparant les êtres des sociétés modernes.

Avec BEHIND : une danse dont vous êtes le héros, Marie Béland fait quant à elle le pari insensé que la danse peut se dérober aux regards. Plaçant danseurs et musiciens dans un dispositif qui nous situe comme spectateur-voyeur, Marie Béland nous invite, en quelque sorte, à regarder la chorégraphie par le trou de la serrure. À nous de mettre en images les échanges de plus en plus musclés d’un couple, s’accrochant aux indices sonores et visuels distillés au compte-gouttes. Une audacieuse courte forme menée de main de maître pour exalter les sens et l’imaginaire.

Deux autres pièces d'une trentaine de minutes sont le fait d'une association entre le compositeur-performeur Martin Messier et deux jeunes chorégraphes-interprètes. De la collaboration avec Anne Thériault, est né Derrière le rideau, il fait peut-être nuit, œuvre qui joue aussi à stimuler l’imaginaire en passant par les sens. Par un minutieux travail sur le lien entre son et mouvement, les créateurs nous plongent dans une ambiance de série noire qui donne le frisson. Une tout autre tension est à l’œuvre dans Hit and Fall, créée avec Caroline Laurin-Beaucage. Celle d'une violence sourde et d'une sexualité contenue qui s’exprime dans la lutte entre un batteur et une danseuse. Un duel sans merci entre la chair et le son.

Est-ce de la danse ou n’est-ce pas de la danse ? Inévitablement, cette question se pose au sortir d'un spectacle de Nicolas Cantin. Mais, une chose est sûre : personne n’en sort indemne. Acteur de formation fasciné par le clown, il use de l’accessoire, du temps qui s’éternise et de choix musicaux inattendus pour galvaniser son propos. Il a le sens de la dramaturgie. Ses univers sont prégnants et ses personnages émergent de zones archaïques de la psyché humaine. Ceux de Belle manière forment un couple pétrifié dans une relation qui a perdu son sens. Une œuvre pathétique et drôle rendue par deux interprètes éblouissants de justesse. Bouleversant.

Dix œuvres servies par une trentaine d'artistes. Un trépidant périple à travers les paysages chorégraphiques montréalais, à s’offrir avec ou sans escales.